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La truite lacustre

Pour se développer au mieux, la truite lacustre doit pouvoir accéder au lac, mais aussi à la rivière qui l’a vue naître. Elle est donc écologiquement très exigeante. La Confédération a pris des mesures pour protéger cette migratrice figurant sur la liste rouge des espèces menacées.

La truite lacustre (Salmo trutta lacustris) est un poisson fascinant. Loin de se contenter d’une vie simple et bien rangée dans le cours d’eau où elle est née, elle préfère partager son temps entre le lac et ses énormes ressources d’une part, la rivière et ses cachettes propices à la reproduction d’autre part. Peut-être nostalgique de sa prime enfance, la lacustre devenue adulte retourne se reproduire là d’où elle vient. Elle agit ainsi comme le saumon, ce qui lui vaut d’être aussi nommée truite saumon, saumon lacustre ou saumon argenté. Mais alors que son cousin entreprend un véritable parcours du combattant depuis l’océan jusqu’à son fleuve natal, elle évolue entre le lac et un de ses affluents. Son voyage de noces s’avère donc nettement moins exaltant que celui de son semblable.Et pourtant! L’expédition qu’elle entreprend en général lors des premières crues hivernales reste souvent une escapade périlleuse et semée d’embûches. En remontant les affluents du lac, elle rencontre de nombreux obstacles érigés par l’homme: la plupart sont difficiles à franchir, certains s’avèrent même insurmontables.

Deux modes de vie, une seule espèce. Présente dans presque tous les lacs de Suisse, notre nomade ne doit pas être confondue avec la truite de rivière qui, elle, est sédentaire. L’apparence des deux intéressées ne trompe pas. Leur robe varie en effet selon les eaux et l’habitat. Les taches rouges sont ainsi absentes des flancs de la lacustre. En outre, le régime plus riche et copieux dont elle bénéficie dans le lac lui permet d’atteindre un mètre de long et plus, contre seulement 50 centimètres pour sa proche parente. Les différences entre les deux truites restent toutefois ténues et, n’en déplaise à la téméraire lacustre, elles appartiennent à la même espèce. Par ailleurs, une partie de la descendance de la voyageuse peut se mélanger avec sa voisine casanière, renonçant ce faisant à une existence de pérégrination. Les spécialistes les considèrent soit comme deux formes écologiques, soit comme deux sous-espèces. Le cycle de vie complexe du « petit saumon », alternant entre deux milieux totalement différents, en fait un poisson écologiquement exigeant, emblématique de l’état de santé des lacs et rivières. Sa survie dépend de la connexion entre ces deux environnements mais aussi de la qualité physico-chimique et morphologique des eaux, sur laquelle il fournit de précieuses indications.

Reproduction naturelle qui assure la rusticité des futurs alevins.

Attention danger! Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la truite lacustre figure sur la liste rouge des espèces menacées. Le principal danger auquel elle est confrontée est sans aucun doute le morcellement de son habitat: les nombreux seuils ou barrages dans les rivières freinent, voire empêchent sa migration vers les zones de reproduction. En sens inverse, les retenues bloquent le retour des géniteurs et les turbines des centrales hydroélectriques constituent un piège mortel pour les juvéniles qui tentent plus tard eux aussi de rejoindre le lac. La qualité des frayères représente un autre problème: le charriage insuffisant des rivières finit par colmater le lit. Or, pour se reproduire et permettre aux œufs de se développer, notre protégée a besoin d’une couche de graviers lâche et bien oxygénée. De leur côté, les fortes variations du niveau d’eau dues à la production d’électricité de pointe peuvent provoquer l’assèchement des frayères ou, au contraire, emporter les œufs et les alevins. A toutes ces perturbations s’ajoutent encore des facteurs de stress plus généraux. Les substances issues de l’agriculture, les produits chimiques ou les micropolluants qui parviennent dans les rivières et les lacs risquent, en dégradant la qualité de l’eau, de mettre en péril le développement des œufs, des alevins et des juvéniles ainsi que la santé des adultes. Afin de sensibiliser l’opinion publique à toutes les menaces qui pèsent sur la lacustre, très prisée pour la qualité de sa chair, la Fédération suisse de pêche l’a désignée poisson de l’année en 2011.
Ici la main de l’homme pour capturer des géniteurs afin d’augmenter le taux de réussite en pisciculture. Les futurs alevins seront destinés pour les zones les plus sensibles.
   
Des actions concrètes. Cela fait une dizaine d’années qu’on a réalisé combien il était important de soutenir cette espèce. « Toute une série de mesures ont été prises en vertu de la loi fédérale sur la pêche », relève Daniel Hefti, collaborateur scientifique à la section Chasse, pêche, biodiversité en forêt de l’OFEV. Un peu partout en Suisse, on remplace les seuils infranchissables par des rampes et les barrages situés le long des voies migratoires sont équipés de passes à poissons. De nouvelles perspectives se dessinent par ailleurs depuis l’entrée en vigueur, en janvier 2011, de la loi révisée sur la protection des eaux (LEaux)*. Cette révision, qui constituait une réponse à l’initiative « Eaux vivantes » des pêcheurs, vise à recréer des cours d’eau diversifiés et des rives plus naturelles. Elle prévoit notamment de rétablir la libre migration des poissons en réduisant les obstacles liés à la force hydroélectrique. Grâce à un fonds géré par la société nationale du réseau de transport Swissgrid, ces interventions seront intégralement indemnisées. Le fonds est alimenté par un supplément que paie le consommateur pour le transport de l’électricité sur les réseaux haute tension. « Les cantons ont jusqu’en 2014 pour planifier leurs assainissements en matière de migration des poissons. La priorité revient aux cours d’eau à truites lacustres », explique Daniel Hefti. Les travaux devront être réa­lisés d’ici à 2030. La suppression des obstacles non liés à la force hydraulique tels que les seuils de stabilisation et les ouvrages de protection contre les crues n’est pas comprise dans l’enveloppe budgétaire gérée par Swissgrid. Ces mesures pourront cependant bénéficier de subventions de la Confédération par le biais des programmes de revitalisation des cantons et des aides financières selon la loi fédérale sur la pêche (LFSP). La loi révisée sur la protection des eaux vise également à atténuer les effets des éclusées et à remédier aux atteintes causées par un régime de charriage perturbé. Ces deux processus sont déterminants pour la conservation de la lacustre. Outre les actions sur le milieu, les cantons procèdent à des repeuplements visant à favoriser le développement du saumon argenté. La technique consiste à prélever des géniteurs remontant dans les rivières, provoquer un frai artificiel et élever les œufs en pisciculture. La descendance est ensuite réintroduite dans le milieu naturel à différents stades de développement (alevins, pré-estivaux, estivaux, etc.). Afin de garantir l’intégrité génétique de l’espèce, la Confédération exige que les repeuplements soient réalisés exclusivement avec des individus originaires du milieu naturel en question. Tout transfert d’un lac à l’autre est interdit. Bien que cette technique ait fait ses preuves, Daniel Hefti estime qu’elle ne constitue pas une solution durable et que la pérennité de l’espèce passe obligatoirement par une amélioration de son habitat.
La pêche au cadre muni de la fameuse dandinette pour espérer capturer une dame blanche.
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 Passe à poIssons sur la Venoge (VD)
 
Passe à poissons sur la Versoix (GE) Seuil naturel. Le barrage du canal des Usiniers  a été remplacé par six bassins aménagés de telle sorte que les poissons remontent en suivant le cheminement de l’eau. Pour cette faune aquatique, cela signifie qu’elle n’est plus coincée en bas de la rivière pour se reproduire.

Le Léman, un modèle à suivre. « Ces dernières années, le rendement annuel en truites lacustres totalisé dans le Léman s’est stabilisé à environ dix tonnes, ce qui représente un excellent résultat », relève le collaborateur de l’OFEV. Cette situation enviable s’explique par l’amélioration physico-chimique de l’eau, mais aussi et surtout par les efforts consentis pour supprimer les obstacles à la migration dans les nombreux affluents du Léman. L’optimisation se poursuivra avec l’installation d’une passe à poissons à Lavey (VD). Daniel Hefti est enthousiaste: « Cet équipement ouvrira une voie royale à la lacustre. Elle pourra remonter le Rhône jusqu’à la forêt de Finges et reconquérir en amont plus de 100 kilomètres de cours d’eau. » Une expérience menée actuellement par la Commission internationale pour la pêche dans le lac Léman, où la Confédération est impliquée, a démontré que ce sont principalement les interventions favorisant la reproduction naturelle qui permettent à la population de se renouveler. « Toutes les lacustres mises à l’eau artificiellement ayant été marquées, on a été à même de constater que les individus capturés par la suite étaient nés pour la plupart dans la rivière. Avec l’aménagement des affluents, nous pourrons peut-être un jour nous passer totalement de mesures de repeuplement », se réjouit Daniel Hefti.Une histoire à succès. Dans le lac de Constance, la tendance critique a été entièrement renversée. Au début des années 1980, la truite lacustre y était en voie d’extinction en raison d’importantes entraves à sa migration vers les lieux de frai. Pour contrer le phénomène, la pêche a été restreinte et de nombreux obstacles ont peu à peu été éliminés. Les mesures ont été adoptées dans un premier temps au Liechten­stein, puis dans les affluents du Rhin et enfin, en 1999, au barrage de l’usine hydroélectrique de Domat/Ems (GR). Cette dernière intervention a permis aux migratrices d’accéder à nouveau aux frayères situées dans le Rhin antérieur et postérieur. Ce spectaculaire retournement de situation montre qu’une forte volonté politique et des actions appropriées peuvent avoir des résultats très prometteurs. Mais pour assurer un équilibre durable, les efforts devront se poursuivre. Dans le lac de Constance comme ailleurs.Thibault Casanova membre de la GSF en 2012……