Geneva Street Fishing Genève pêche de rue

Objectif pêche à Genève

Des intrus dans nos rivières….

 Actu genevoise – tdg.ch La question de lâcher des poissons – parfois exotiques – dans les cours d’eau refait surface !

L’homme doit-il mettre son nez dans les affaires de dame Nature? Une question philosophique digne de Jean-Jacques Rousseau et qui, aujourd’hui, divise les amateurs de pêche et les défenseurs de l’environnement. Les premiers aimeraient qu’on relâche davantage de poissons d’élevage dans nos cours d’eau, afin de repeupler ceux-ci et de donner une nouvelle impulsion à leur loisir favori. Mais les seconds estiment qu’il faut laisser faire la nature.

Les milieux de la pêche souhaiteraient surtout qu’on réintroduise des truites arc-en-ciel dans les rivières suisses et genevoises. Le Canton y est favorable, mais la Confédération a déjà mis son veto à plusieurs reprises. Pourtant, les partisans de cette réintroduction n’en démordent pas et promettent de revenir à la charge. «Nous allons faire du lobbying auprès des élus fédéraux, annonce Christophe Ebener, président de la Commission genevoise de la pêche. Il y a des truites arc-en-ciel partout en Europe. Seule la Suisse est aussi restrictive. C’est un poisson de sport génial!» Particulièrement combative, cette truite rend la pêche plus palpitante. De plus, elle permettrait de prolonger le plaisir en hiver, quand les autres espèces de poissons sont en période de reproduction, et donc protégées.1491670_632982430071694_1986506755_n

Menace pour l’écosystème

Le hic, c’est que la truite arc-en-ciel n’est pas une espèce indigène. Elle vient à l’origine d’Amérique du Nord et a été artificiellement introduite en Suisse dès 1887. Pendant un siècle, on a reproduit cette espèce en captivité pour la relâcher dans la nature. Mais en 1991, la Confédération a mis un frein à cette pratique, la soumettant à autorisation et la limitant à des plans d’eau fermés, comme l’étang de Richelien, à Versoix. On veut éviter que la truite arc-en-ciel ne se propage, par peur qu’elle nuise à l’écosystème et supplante les espèces indigènes, telles que la truite fario et la truite lacustre. «Il y a aussi le risque qu’elle amène des agents pathogènes qui pourraient contaminer les autres espèces», souligne Héloïse Candolfi, coordinatrice Territoire et Ecosystèmes à l’association Pro Natura. Crainte légitime: c’est ce qui s’est passé avec l’écrevisse américaine, porteuse d’une maladie qui n’est pas mortelle pour elle mais décime les populations d’écrevisses autochtones.

Favorable à la truite arc-en-ciel, Maxime Prevedello, président de l’Association genevoise des sociétés de pêche (AGSP), reste toutefois prudent: «Il faut prendre des précautions. Il y a eu des expériences catastrophiques ailleurs, par exemple avec la perche du Nil qui a fait disparaître la plupart des espèces indigènes du lac Victoria, en Afrique de l’Est.» Deux motions du Conseil national demandant d’assouplir la législation sur la truite arc-en-ciel, en suspens depuis plus de deux ans, viennent d’être classées en juin et en décembre. L’une était cosignée par le conseiller national genevois Guillaume Barazzone. Par ailleurs, en 2010, Genève a déjà demandé à bénéficier d’une dérogation et, suite au refus de l’Office fédéral de l’environnement, a fait recours au Tribunal administratif fédéral, qui a débouté le Canton à la fin de 2011.

«Une position dogmatique»

«Berne se montre trop obtus et a une position purement dogmatique, déplore Alexandre Wisard, directeur du Service du lac, de la renaturation des cours d’eau et de la pêche au Département de l’environnement, des transports et de l’agriculture (DETA). La truite arc-en-ciel aurait tout à fait sa place dans les cours d’eau genevois. Elle ne va pas concurrencer les espèces indigènes, car elle ne parvient pas à se reproduire naturellement chez nous. D’ailleurs, après qu’on a arrêté d’en introduire, elle a disparu en deux ou trois ans.» Cela a été confirmé par deux études genevoises, selon Maxime Prevedello. En revanche, la truite arc-en-ciel se reproduit très facilement en captivité et à moindres coûts, ce qui en ferait un bon poisson à relâcher pour la pêche, arguent ses partisans. «Cela occuperait les pêcheurs, lance l’inspecteur cantonal de la faune, Gottlieb Dändliker. La truite arc-en-ciel risque de coloniser le territoire de la truite fario, mais c’est un moindre mal. Cela vaut mieux que de relâcher des soi-disant truites indigènes qui se mélangent aux souches locales en y introduisant des gènes étrangers. Suite à des trafics d’œufs de truites fario, on a amené des souches du Bas-Rhin, de l’Atlantique, du Danube, qui ne sont pas forcément adaptées à l’écosystème local.»

De toute manière, ajoute Gottlieb Dändliker, les efforts menés pour repeupler des rivières en truites fario ont eu des résultats très mitigés: «On a relâché des millions de truitelles d’élevage dans le Rhône pour soutenir l’espèce, mais ça n’a pas pris. A la longue, avec la reproduction en captivité, on obtient une souche bâtarde, à moitié domestiquée, qui n’est plus vraiment adaptée à la vie sauvage et est incapable de se reproduire toute seule.» Aujourd’hui, dans le seul but d’encourager la pêche de loisir, l’Etat se contente de relâcher chaque année environ deux tonnes de truites dites «de mesure» (des poissons adultes, destinés à la pêche et non à la reproduction) dans certains cours d’eau dégradés et pauvres en poissons, comme le Rhône et l’Arve urbains, ou encore l’Aire et la Seymaz. Ceux-ci ont de toute façon été trop altérés par les activités et les aménagements humains pour permettre à une population de poissons de les coloniser durablement et d’y frayer.

Ce sont ces mêmes cours d’eau que les pêcheurs souhaiteraient repeupler en truites arc-en-ciel. Moins délicates que leurs cousines fario, elles supportent mieux des conditions de vie moins bonnes. «Les lâchers de truites fario adultes pour la pêche coûtent très cher et le taux de recaptures va de 10 à 50% au mieux, explique Maxime Prevedello. Avec la truite arc-en-ciel, cela coûterait nettement moins cher et ça montrerait clairement qu’on fait du soutien à la pêche et pas du repeuplement à long terme.»

Les Romains le faisaient déjà

La truite arc-en-ciel n’est pas la seule espèce étrangère introduite dans la région par la main de l’homme. La pratique est très ancienne: ce sont les Romains qui ont jadis amené la carpe dans le lac Léman, où elle est aujourd’hui considérée comme une espèce indigène. «Ils ont aussi introduit la perche, ajoute Christophe Ebener. Qui s’en plaint? Les hommes ont toujours fait cela. Il n’existe plus de cours d’eau où l’on ne soit jamais intervenu.» Le silure et le poisson-chat, entre autres, sont aussi arrivés artificiellement dans les eaux genevoises. Mais la truite arc-en-ciel est la plus exotique: «C’est un exemple extrême de déplacement d’espèce, note Maxime Prevedello. Les autres qui ont été introduites étaient déjà présentes en Europe.» Faut-il ouvrir nos rivières à cette lointaine immigrante? On n’a sans doute pas fini de débattre de cette épineuse question.

L’ombre commun, un défi difficile à relever

Il y a un autre poisson que Genève veut élever pour repeupler ses cours d’eau: l’ombre commun. Contrairement à la truite arc-en-ciel, ce n’est pas une espèce exotique. Emblématique de nos contrées, il pullulait il y a encore un demi-siècle dans les rivières genevoises, mais figure aujourd’hui sur la liste rouge des espèces menacées de disparition en Suisse. C’est pourquoi il a été nommé poisson de l’année 2016 par la Fédération suisse de pêche (FSP).20130612_155347

Les obstacles à sa réintroduction sont d’un autre ordre: l’ombre commun est très difficile à élever en captivité. «Il y a une phase extrêmement délicate à reproduire en pisciculture, entre le frai, l’incubation en eau et le passage des alevins au stade où ils sont capables de se nourrir, explique Dimitri Jaquet, technicien pêche à la Direction générale de la nature et du paysage (DGNP). C’est très aléatoire. De plus, pour faire de la reproduction, il faut capturer des géniteurs et les élever en pisciculture, mais cela les stresse et ils peuvent développer des maladies. A cela s’ajoute que lors du frai, il y a jusqu’à 50% de pertes.» En l’absence de pisciculture dans le canton, Genève s’est tourné vers la pisciculture de Rive, à Thonon-les-Bains, pour produire ce salmonidé. Cela a permis de lâcher 750 individus en 2014 dans la Versoix. Mais on est encore loin des 5000 à 10 000 visés à terme. En 2015, tout le frai a été anéanti par un champignon.

Même si l’ombre commun est un poisson indigène, la législation fédérale interdit de mélanger les souches des bassins du Rhin, du Rhône, du Doubs et de l’Inn. A Genève, il existe trois populations: celles de l’Arve, de l’Allondon et de la Versoix. Chacune a ses spécificités génétiques. «Par exemple, les ombres de l’Arve grandissent plus vite que ceux de l’Allondon ou de la Versoix, précise Alexandre Wisard, directeur du Service du lac, de la renaturation des cours d’eau et de la pêche. On doit donc sélectionner les souches les plus typiques et les relâcher dans leur propre bassin-versant, pour qu’elles soient adaptées à leur milieu.» Pour l’instant, les essais se concentrent sur la population de la Versoix.

S’il s’agit avec l’ombre commun de préserver une espèce locale menacée, et non d’introduire une espèce exotique pour le plaisir des pêcheurs, la démarche reste sujette à caution: «A la base, faire du repeuplement de poissons est un constat d’échec, relève l’inspecteur cantonal de la faune, Gottlieb Dändliker. Cela signifie qu’on n’a pas réussi à conserver un environnement propice à la viabilité des espèces.» Héloïse Candolfi, coordinatrice Territoire et Ecosystèmes chez Pro Natura, abonde: «Ce n’est pas une solution à long terme. Il faut avant tout poursuivre les efforts de renaturation des cours d’eau et mieux lutter contre la pollution. Dans un milieu de qualité, les poissons peuvent se reproduire naturellement.» Le «Monsieur Renaturation» de Genève, Alexandre Wisard, nuance toutefois: «Croire qu’il existe encore des rivières qui fonctionnent naturellement, sans intervention humaine, c’est un mythe.» (TDG)

(Créé: 14.01.2016, 20h35)